C’est un petit bijou de roman court. Un cas d’école d’écriture romanesque. Où comment raconter l’horreur, en la transformant en un ravissement de lecture.
Après Les abandonnés de l’île Saint-Paul et Violette Nozière, Michèle Pedinielli qui dirige la collection d’une série « L’affaire qui… » aux éditions de l’Aube en partenariat avec Retronews (site de la BNF), a choisi de remonter le temps et de nous raconter un crime oublié et qu’elle désigne de façon très contemporaine comme un féminicide. L’ouvrage de Florence Medina porte aussi sur une interrogation. Pourquoi s’intéresser à ce personnage plutôt qu’à un autre ? Pourquoi s’en approcher alors qu’en outre, il vous déplaît grandement. Pour comprendre l’insondable de ses actions ? Oui. Pour se cerner soi-même? Aussi. Après, c’est sûr, qu’il faut vouloir tenter de percer son propre mystère, en prenant comme cas d’étude un criminel de la pire des factures. « À vrai dire, je me demande ce que je fabrique avec toi, Pierre-Vincent », s’interroge Florence Medina. L’éternelle fascination du fait divers qui traverse le temps sans jamais faiblir, peut-être…
Son nom de famille n’est pas banal. Eliçabide. En basque, cela veut dire « chemin de l’église ». « C’est trop beau pour être faux », note l’autrice. Et pour cause. Le futur criminel était destiné à entrer dans les ordres. Jugé précoce, sage et plus intelligent que la moyenne. Mais l’enfant doué fatigue, tombe malade. On le retire de la pension et grâce à une bourse, il atterrit au séminaire de Bétharram. Eh oui. Rien n’atteste pourtant dans les recherches de Florence Medina qu’il ait connu un sort aussi peu enviable que celui des enfants des années plus tard, lorsque le scandale de l’établissement éclate au grand jour. Décidément, bien peu d’excuses expliquent ce crime atroce. C’était un lettré qui aurait pu choisir une autre trajectoire.
Parce qu’il n’y est pas allé de main morte, Eliçabide. Il commence par l’enfant. Des coups de marteau, puis l’égorgement. Deux mois plus tard, Marie Anizat, la mère du garçon et sa fille Mathilde connaîtront le même sort. Le petit Joseph est surnommé « L’enfant de la Villette ». Son corps est exposé à la morgue dans l’attente d’être reconnu. En mars 1840, on entre dans ce lieu funèbre, comme dans un moulin. On frise l’hystérie. La mère qui a peut-être eut vent de l’histoire ne se sent pas concernée. « Tu la rassures. Tu prétextes que Joseph est bien trop occupé ou en pension. »
Florence Medina apostrophe le tueur et le tutoie. Elle le compare, aussi. À Jean-Claude Roman, celui qui ment à sa famille pendant plus de dix-huit ans, avant de tous les tuer. Il existe bien quelques similitudes. Notamment, cette peur de décevoir. « Pour toi, le verbe le plus odieux de la langue française ». Elle fait aussi des pauses. Le sujet de son livre est perturbant, encombrant. Tenter de comprendre un assassin ! Mais il y a aussi autre chose dans la tête de la romancière, une obstination louable de mettre sur le devant de la scène les victimes. Si les journaux de l’époque qui s’en donnent à cœur joie s’intéressent à la mère et au fils, peu mentionnent la fillette de neuf ans.
Un crève-cœur pour Medina. Alors, elle l’imagine. « Je la vois plutôt menue, puisqu’elle ne doit pas beaucoup manger – sa mère est pauvre -, elle est polie, gentille avec tout le monde. » Dans son mémoire que la romancière a retrouvé, Pierre-Vincent Eliçabide rédige comme un élève appliqué : « Je m’avançais vers Marie armé du marteau, je frappai. Je la vis tomber… et au moment où le fer échappait de mes mains, un cri de l’enfant me rendit à mon transport. » On ne saura rien de plus. Florence Medina conclut : « Elle a sans doute appelé « Maman ! »
Maman, le loup m’emporte de Florence Medina, Éditions l’Aube Noire, 192 pages, 12.90 euros.
