Arttu Tuominen version gros calibre. En 1992, la frontière avec l’Union soviétique qui vient de s’effondrer, n’est pas une aire de jeux pour gamins qui entrent au CP. La soif de capitalisme des nouveaux Russes a déjà vérolé l’atmosphère et leur envie de pognon est sans limite, sanglante et cruelle. Mais une gamine de 14 ans et un vieil ermite sauvage au passé trouble les attendent au tournant.
L’auteur finlandais est en pleine forme. Après sa série Delta Noir, il publie Alec, premier volume de La Trilogie de Cristal, qui se dévore comme on regarde un film d’action, avachi dans son canapé, et sans vouloir en perdre une seconde. Au programme, un meurtre qui a lieu de nos jours, à Helsinki, et un carnage qui s’est déroulé en 1992, en Laponie. Douze personnes trucidées dans une ferme laitière au milieu de nulle part mais située non loin de la frontière avec le voisin de la nouvelle Fédération de Russie. On suit alors les corps comme les cailloux du Petit Poucet. Un dans le vestibule, puis un autre dans un fauteuil, deux dans la cuisine, « une purée sanguinolente ». Et un billet de cent dollars qui « volète dans la forêt silencieuse et déserte. »
La sidération des flics lapons est totale. Pas le genre de trucs auxquels ils ont l’habitude. Eux, ce serait plutôt des histoires de rennes qu’ils règlent en général. Liina, 14 ans, a tout vu et surtout a pris des photos. Son père, Sami Aho, policier sami dans la bourgade de Salla comprend assez vite que cela peut la mettre en danger. Il n’a pas tort, les Russes ne sont pas des tendres. Même si en réalité, le danger va venir de l’intérieur, des autre Samis. Un homme se trouve aussi sur place. Il s’appelle Alec. Une sorte de marginal parfois à la limite de la loi. Sami Aho le connaît. Ce qu’il ne sait pas, c’est ce qui lie cet ermite à sa fille. Le duo insolite est l’une des forces du roman. Le maître et l’élève. La transmission du savoir dans ce territoire jugé hostile par n’importe qui sauf par ces deux-là.
Le romancier nous transporte aussi à Helsinki où l’inspecteur Tommi Kivi enquête sur la mort d’un trafiquant de drogue. « L’ogive a perforé la tempe et fat éclater le crâne de l’homme. Sur la paroi de béton, une éclaboussure rouge évoque un cheval cabré sur ses postérieurs. » Deux temporalités marquées par une extrême brutalité. Le romancier de 45 ans arrivé un peu par hasard en littérature, se sert de son passé d’ingénieur environnemental pour nous décrire une Laponie menacée de toute part par la convoitise des hommes. La crise économique des années 90 a modifié les rapports entre les gens. Plus rien ne compte, à part l’enrichissement personnel. Et tous les coups sont permis. Roman quasi sous testostérone et qui flirte avec le pulp, Alec tourne le dos aux précédents ouvrages de l’auteur, par sa violence et sa noirceur. Et trente-cinq ans plus tard, la Finlande qui a rejoint l’OTAN en 2023, surveille cette frontière de plus de mille kilomètres et cette région de la Laponie, non plus comme une passoire du crime organisé mais comme une zone militaire stratégique européenne qu’il faut impérativement bunkériser.
Alec de Arttu Tuominen, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, Éditions de La Martinière, 464 pages, 22 euros.
