« Refuge au crépuscule » de Grégoire Domenach : roman initiatique dans les steppes du Kirghizstan

Tout est parti d’une rencontre qui frise le roman policier. Et qui a bouleversé Gregoire Domenach. Un Français en cavale depuis 14 ans, réfugié dans un des pays les plus montagneux de la planète : le Kirghizstan. L’auteur est fasciné. Il en a tiré un roman initiatique plein de finesse. La construction intellectuelle et spirituelle d’un jeune homme qui ne craint pas la vie.

« On prenait le thé avec un ami dans une yourte lorsque le berger nous dit qu’il y a un Français qui vit à deux heures de cheval d’ici. On s’est dit que ce n’était pas possible mais on a essayé, on a pris la route et on l’a trouvé. Il vivait là, en effet, avec femme, enfants, moutons et chevaux. J’ai cru qu’il allait me sauter dans les bras, avide de converser avec un compatriote. Eh bien pas du tout, il m’a dit : « tu as vu personne, compris. » » La suite appartient aux souvenirs de Grégoire Domenach. Les bières, et une connaissance abyssale des cultures locales.

Parce que qui connaît le Kirghizstan ? Une douzaine de Français y résident aujourd’hui. Nicolas Domenach aussi a passé quelques années là-bas.  » J’y ai vécu quatre ans. Je suis tombé amoureux d’une femme et des paysages avec ces montagnes, ces steppes qui forment un relief étonnant presque magique. J’ai appris la langue pour bien comprendre le pays et j’ai découvert une culture où les contes, les mythes et les légendes sont permanents. » Le résultat est là.

Il s’appelle Gaspard Dernaise et il est photographe. Un jour, il parle à un inconnu à l’aéroport d’Istanbul. Qui lui dit s’appeler Arstan (le lion) Isaev et qu’il vient du Kirghizstan. Malade, il veut offrir un album photos de son pays à son épouse allemande, elle-même grande spécialiste de la photographie. Il lui propose un travail. Se rendre au Kirghizstan afin de constituer cet album. Il le met en contact avec un Français qui y vit depuis plus de dix ans, Barza, et qui lui servira de guide. Gaspard accepte.  » J’étais épris d’une vive sensibilité à l’égard des paysages. J’avais cette soif-là. Grâce à la photo, j’avais aussi compris que je pouvais rendre au présent un instant déjà passé, ou plutôt, comme disait ma mère avec ses mots :  » Apporter à l’avenir le fragment d’un moment révolu. »

Commence alors un curieux voyage. Une découverte souvent à dos de monture. « Les chevaux nous entraînaient vers le sommet, lentement, leur poitrail se glissait entre les bosquets d’argousier, et face à nous se découvraient les montagnes Teskey Ala-Too. » « Au début, poursuit l’auteur, Gaspard est très naïf. Il aime ces rencontres simples avec les gens. C’est la magie de la photographie, les rapports sont faciles et les gens souvent très sympathiques, modestes. Les prendre en photo lui permet aussi de mettre en scène les paysages grandioses. » Il apprend la mort. Parce que les Kirghiz n’utilisent jamais de cercueil.  » La dépouille du défunt est lavée par la famille, enveloppée dans un simple linceul, portée jusqu’au cimetière où on creusé une tranchée…on ouvre une cavité, une niche latérale qui porte le nom de Kahana, » écrit le romancier. La mort y est vue comme une chrysalide.

On traverse aussi l’Histoire du pays. Avant et après l’URSS. Jusqu’à cet « Echopark », cette dernière idée grandiose pour attirer les touristes en mal d’aventures. Des yourtes et des bungalows en bois, grand luxe. « Ici, on avait déjà les islamistes et les contrebandiers…Voilà maintenant qu’arrivent les touristes, » s’emporte un Kirghiz, rencontré en chemin. Le livre fera 137 pages. Il y aura les photographies de Gaspard mais aussi quelques-unes de Arstan, prises pendant la période soviétique. L’album d’une vie. Arstan sera enterré au Kirghizstan. Gaspard a toute la vie devant lui.

« Refuge au crépuscule » de Grégoire Domenach, Éditions Christian Bourgois, 324 pages, 21 euros.

 

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