Une véritable épopée et un souffle épique. Pas moins. White River de Ian McGuire est sans doute le premier coup de poing littéraire de cette fin d’été. Nous sommes dans la Baie d’Hudson, sur la rivière Churchill, au comptoir de Fort Prince-de-Galles, à la grande époque des trappeurs, des chercheurs d’or et des Inuits. Un monde de conquête coloniale brutale où l’homme rendu fou par le métal jaune, se comporte comme un salopard ivre du désir minable de s’enrichir à n’importe quel prix. Captivant de bout en bout.
Mais n’allez pas vous imaginer un genre de Jeremiah Johnson incarné par le très blond et séduisant Robert Redford. Non, les personnages de l’auteur britannique sont aussi moches que leurs motivations. D’ailleurs, tout commence par un vilain secret. Une expédition quasi clandestine vers les terres stériles du Grand Nord canadien, au cœur de l’hiver 1766. La découverte d’un fragment aurifère est à l’origine de cette entreprise hasardeuse. Le gouverneur Magnus Norton convaincu par Patterson le Colporteur et son échantillon de pierre traversée de veines d’or, a décidé d’envoyer des hommes dans les Barren Grounds, près d’Ox Lake, où se trouverait le soi-disant gisement. Norton est arrivé il y a cinquante ans. Pauvre. Maintenant, il est riche mais sa soif de richesses est un puits sans fond. Patterson le Colporteur le sait et quand il lui tend un gros morceau de roche, gris foncé et blanc, il ose ces mots : « Je suis l’homme dont vous avez rêvé toute votre vie . »
Magnus Norton est appâté, bien sûr. Pour cinquante guinées, du cognac et du tabac, il convainc Patterson le Colporter de leur dévoiler le lieu de ce trésor caché qui se trouverait à deux jours de marche vers le nord de White River Crossing. Patterson conseille au gouverneur de faire ami-ami avec la tribu d’Esquimaux qui vit dans le coin. À la tête de ce groupe composé de sept personnes, il y a son adjoint, le très brutal John Shaw. Quatre guides de la tribu des Dénés, les Indiens du Nord, vont les accompagner. Avec eux, pas besoin d’explications. Ils font ce qu’on leur dit, pensent Norton et Shaw. Un taiseux, un brin intello et fin observateur qui n’aime guère se mêler des affaires des autres est aussi sollicité. Il s’agit de Thomas Hearn, un gars qui aime les livres. Une hérésie. Il constitue une sorte de conscience dont Shaw semble être totalement dépourvu.
Si le premier chapitre du dernier roman de Ian McGuire est moins sauvage que celui qu’il nous a balancé en pleine figure Dans les eaux du Grand Nord, la violence reste le fil conducteur de son récit, féroce et impitoyable. On est au royaume des hommes dont la virilité ne s’exprime que par la domination de l’un sur l’autre. Les femmes ont les dents plus grises que blanches et les mâles en habit de fourrure s’en saisissent comme toutes les bêtes qu’ils traquent tout au long de l’année, pour les violer ou les tuer. Rarement pour les aimer.
Ian McGuire a le verbe puissant et frappe par sa précision physique. Les corps grelottent, s’épuisent, se blessent, les animaux sont dépecés, la nourriture manque. La nature qu’il décrit est impétueuse, vindicative, elle broie ces êtres qui s’entêtent à vouloir la dompter. Elle ne veut pas d’eux. Déjà. La violence est aussi coloniale. Les agents de la Compagnie de la baie d’Hudson considèrent le territoire inuit comme un espace légitime à exploiter et les populations autochtones comme des moyens indispensables à leur expansionnisme vorace. Dans ce système colonial fondé sur l’appropriation et le profit, la sauvagerie de l’homme explose. Le périple s’avère dantesque. Mensonges et trahisons. La soif de l’or est mauvaise conseillère. Même le plus honnête des hommes peut s’y perdre.
White River est un roman d’aventure sombre, noir et tendu où l’espace polaire devient une tombe pour certains. On retrouve les thèmes favoris de Ian McGuire : celui des milieux hostiles et des hommes acculés, prêts à tout pour s’emparer de biens qui ne leur appartiennent pas et pour survivre. On n’aurait pas aimé vivre à cette époque. Mais est-ce mieux maintenant ?
White River de Ian McGuire, traduit de l’anglais par Sophie Aslandis, Éditions Rivages/Noir, 336 pages, 21.90 euros.
