« Allumettes » de Jurica Pavičić : le feu de la vengeance

Tout change et rien ne change chez Jurica Pavičić. On a beau avancer dans le temps, la guerre de 1991 loin derrière, la Croatie semble toujours dévorée par les mêmes démons. Corruption, nostalgie incorrigible et appât du gain, type nouveaux riches. Le romancier n’en finit pas de dénoncer les travers de son pays et, au passage, tire à vue sur maman, papa et les enfants. Allumettes est tristement ancré dans l’actualité. Un incendie ravage des hectares de terrain sur les hauteurs de Split. Une femme trouve la mort. Geste criminel ou nature fiévreuse, mise hors de contrôle en raison de chaleurs excessives ? Des flammes aux cendres, tout est suspect.

« Le vent soufflait furieusement et une scène cataclysmique se déroulait sous les yeux de Petar : le Mosor entièrement orangé, noyé dans une lumière pourpre qui vibrait et scintillait sinistrement. » L’odeur du feu a sorti du lit l’inspecteur Petar Fradelić. Il devine que la journée va être longue. Un autre homme contemple avec effarement le spectacle. « Ce qu’il voyait là avait des allures de fin du monde. » Il s’agit de Stanko Barada, inspecteur du service incendie, trente années d’expérience. On dit de lui qu’il « sait lire les feux ». Un gros homme d’une soixantaine d’années qui donne l’impression de fonctionner au ralenti. Ne vous y fiez pas. Ses talents de sorcier vont encore faire merveille. Il sait que six personnes manquent à l’appel. Stanko en déduit tout de suite que la seule qui ne réapparaîtra pas, sera le meurtrier. Il connaît la nature humaine, aujourd’hui, les gens sont choqués, demain, ils seront enragés et chercheront le pyromane.

Les couples sont rarement heureux chez Jurica Pavičić. Beaucoup d’habitudes, surtout des mauvaises, d’incompréhension mutuelle et de silences pénibles. Mladen Bozikovic et sa femme Mirela n’échappent pas à la cruelle radioscopie conjugale du romancier croate. À se flinguer. Mladen est un citoyen modèle avec pourtant un mobile. Et Petar le sait, dans 90% des cas, seul le mobile compte. Il n‘a pas tort. Avec un tempo d’une lenteur d’escargot, l’auteur nous dévoile dans la seconde partie le déroulé des événements. On avance alors du point de vue de Mladen. On ne nous cache plus rien. Parce que le propos de Pavičić n’est pas tant l’intrigue que l’auscultation de la société croate.

Qui s’accompagne toujours d’un cours d’histoire avec l’écrivain. Cette fois, le prétexte s’appelle Jugocestar. Stanko se souvient parfaitement de cette entreprise spécialisée dans les travaux publics, les infrastructures, et qui employait à son apogée près de deux mille cinq cents personnes. L’exemple même de la nationalisation heureuse du socialisme. L’époque bénie de Josip Broz Tito, l’époque de la Yougoslavie, mieux, de l’empire yougoslave « qui donnait aux pays africains et asiatiques l’illusion que quelqu’un dans l’hémisphère nord blanc les écoutait…le seul empire colonial qu’ait jamais possédé un pays qui a toujours été lui-même colonisé. » Des gens avaient voyagé, fait fortune et Tito avait réussi ce tour de force de se détacher de la maison mère soviétique sans pour autant s’attirer les foudres du Kremlin. Puis, ce fut la guerre en 1991, suivie de longues années d’agonie et Jugocestar qui dépose le bilan. « Pour ce péché d’orgueil, un ciel d’orage avait fait fondre sur la société un châtiment juste mais impitoyable ». Politiquement, on ne votait plus communiste mais HDZ, on retournait à la messe mais le nouveau messie s’appelait capitalisme. Et les terres de Jugocestar appartenaient bien à quelqu’un.

Les sushis ça coûte cher. Les petits-enfants de Mladen et Mirela en raffolent. Leur fils Niko ne veut pas les priver. C’est de lui que viendra la catastrophe, lui le fils criblé de dettes que le père veut éponger une bonne fois pour toutes. Pour faire bien, Mladen devra faire mal. Et l’incendie se transforme en homicide. Une femme périt, brûlée vive, dans sa voiture. Ces terrains hérités se transforment en territoire maudit, le feu devient une métaphore d’une société consumée par la cupidité et Jurica Pavičić signe un roman où l’individu se perd dans les logiques de pouvoir et de silence coupable.

Allumettes de Jurica Pavičić, traduit du serbo-croate par Olivier Lannuzel, Édition Agullo Noir, 418 pages, 23.50 euros.

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