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« Tous des Animaux » de Morgan Greene : la faute de Sammy Saint John

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Dire d’emblée qui est coupable est toujours un peu casse-gueule. C’est pourtant le parti pris de Morgan Greene pour ce thriller, « Tous des Animaux ». Audace ultra payante pour ce Gallois d’origine, et qui vit désormais au Canada.

Ils sont donc trois assassins. Nicholas Pips, Peter Sachs et Emmy Nailer. Le trio est attablé au Main Street Diner qui leur servira d’alibi plus tard, quand la police viendra les questionner. C’était il y a dix ans, à Savage Ridge, 5000 âmes  au compteur. Les trois jeunes gens avaient fait disparaître de la surface de la terre un bien méchant garçon : Sammy Saint John, fils du non moins horrible personnage, Thomas Saint John, sorte de seigneur local fouettant ces cerfs s’il avait pu en avoir l’occasion. Pour l’heure, il se contente de régner sur la ville avec les moyens de l’époque. Dollars, avocats, force de l’ordre dans sa poche et exploitation de l’homme par… lui-même. Le flic Barry Poplar en sait quelque chose, lui qui accourt dès que son maître siffle. Et c’est exactement ce qu’il fait lorsque le propriétaire de cette lugubre demeure l’appelle.  « Je veux qu’on procède à leur arrestation immédiatement », dit-il, au shérif médusé.

Des trois criminels, un seul prend la parole tout au long du roman : Nicholas Pips. Il est au cœur du drame. Il est celui qui a porté le coup fatal. Les autres personnages qui donnent leur point de vue sont les trois représentants de l’ordre : le shérif Poplar, la policière de l’État de Washington, Lillian Dempsey, et la détective privée Sloane Yo. Du côté de la victime, seuls le père et le frère Ellison Saint John auront l’honneur de figurer dans des chapitres qui s’articulent d’une manière chronologique : avant et maintenant. Ce qui contribue à la réussite indéniable du récit.

Le père de la victime est suffisamment tordu pour faire appel à l’extérieur, accordant peu de crédit aux autorités locales à l’exception de Baumont, l’adjoint de Poplar. Tordu parce que bizarrement Thomas Saint John ne fait rien pour soutenir une aide qu’il a pourtant lui-même réclamée à grands cris. Lillian Dempsey est la première à s’en apercevoir. Elle pensait emballer l’enquête en 3 jours, elle fichera le camp au bout de quinze pour ensuite disparaître de la circulation.

La deuxième enquêtrice est gratinée. Ancienne un peu tout, tox, alcool, Sloane Yo se soigne en se faisant le plus de mal possible dès qu’elle sent le manque la faire saliver. Dix-ans se sont écoulées. Le père est maintenant un légume, Ellison le fils a repris le flambeau de la recherche des coupables. C’est lui qui a demandé à Sloane Yo de se reprendre le dossier de fond en comble. Début en fanfare pour la détective qui réussit un tour de force : faire revenir, dix ans après les faits, les trois jeunes gens à Savage Ridge alors qu’ils s’étaient jurés de ne jamais y remettre un pied. Il faut dire qu’elle est redoutable la punkette, ancienne flic, virée des services, mère indigne en quête d’une rédemption que cette enquête pourrait peut-être lui apporter. Encore faut-il que cet Ellison joue franc jeu. Mais elle le sent dans ses tripes, le mec le lui fait à l’envers.

Des chasseurs devenus proies. Les années n’ont servi à rien. Les chasseurs n’ont rien oublié et ils se sont transformés en agneaux. Emmy est le maillon faible. Peter qui était un pleutre est devenu dangereux. Et Pips dans tout ça ? Quel homme est-il aujourd’hui ? Sloane Yo comme Lillian Dempsey comprend que la résolution de l’affaire réside dans le passé caché de Sammy. Un sale môme protégé par un père obsédé par la réputation accolée à son nom. Quel est ce secret protégé par une armada d’avocats ? Ce n’est pas le sens de la justice qui étouffe Thomas Saint John. Ce qu’il cherche est à la portée des hommes véreux. Il y en a toujours. Il en a eu la preuve toute sa vie. Pourtant, il se trompe. Avec un final déjouant tous les pronostics, Morgan Greene signe un super bon page-turner.

« Tous des Animaux » de Morgan Greene, traduit de l’anglais par Nathalie Peronny, Éditions Sonatine, 416 pages, 23 euros.

 

« Mauvais Coeur » de Audrey Brière : on n’a rien contre les happy ends

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Audrey Briere récidive.  Après le fantastique roman « Les Malvenus », la romancière a repris le fil de sa narration insolite incarnée par son inspecteur fétiche, Matthias Lavau, de la 2e Brigade régionale de la police mobile. Un des plus beaux personnages créés ces dernières années dans le roman noir. « Mauvais cœur » est du même niveau. On retrouve une langue, un univers, une atmosphère presque irréelle que Audrey Brière manipule avec une habileté de magicienne.

Nous sommes en 1922. Une Rover Impérial de 1918 arrive doucement. Le conducteur : un étranger. Ce qu’il cherche ? L’administrateur gérant Saint-Simon du Familistère, une expérimentation sociale assez dingo où des gens en majorité des ouvriers, vivent en vase clos. Le lieu (aujourd’hui transformé en musée) a bel et bien existé. Il avait été pensé et voulu par  l’industriel Jean-Baptiste Godin qui se souvenant de ses début modestes, avait tenu à améliorer la vie de ses employés. Mais dans le roman de Audrey Brière, un meurtre y a été commis. Eleanor Fontaine, l’institutrice, est passée de vie à trépas sans que la porte de chez elle ait été fracturée. Elle connaissait son meurtrier en déduit l’inspecteur, qui a horreur du sang. Lui, ce qu’il préfère ce sont les relevés de traces papillaires, le poudrage, la révélation, le prélèvement, bref tout sauf ce truc gluant noir et ouge. Formé par son maître Edmond Locard dans son laboratoire lyonnais, le géant de Matthias ne se fie qu’à la science. « Seuls les mots mentaient. Une scène de crime était une confession : il fallait simplement lire ce qu’il s’y cachait ». Pour l’heure, ce n’est pas gagné d’autant qu’au moment de quitter les lieux, il aperçoit un morceau de papier blanc sur lequel est inscrit : « Je vous pardonne ». Allons bon.

Dire qu’au début, cet homme au pouvoir quasi surnaturel patauge, est un euphémisme. Ces gens qui désignent leur habitat par le terme de « palais » vivent à trois mètres les uns des autres, dorment, écoutent la radio, font la vaisselle mais n’ont strictement et comme par hasard rien entendu. L’affaire le chiffonne. Elle ressemble à un crime passionnel mais la bourse dérobée ne cadre pas. Ah, si Esther était encore avec lui. Esther Louve, l’autre magnifique personnage dont nous avons fait connaissance dans le premier roman de la romancière. Esther enlevée alors qu’elle n’avait pas encore seize ans, et séquestrée pendant dix ans. Une drôle de fille devenue assistante légiste et qui avait disparu du jour au lendemain, laissant l’inspecteur, seul et abandonné.

Il y a un autre mort. Paul Beaucoeur. Il se serait suicidé une semaine avant la venue de Matthias. Ce qui l’intrigue. Il a raison. C’est bien encore un meurtre. Cela fait beaucoup au mètre carré. Et ça continue. Cinq victimes, trois hommes et deux femmes. C’est Esther qui le prévient. Parce qu’elle revient. Elle s’est enfin manifestée, pressée de l’alerter sur de vieux crimes qui pourraient avoir un lien avec ceux sur lesquels Matthias travaille. Il est furieux, il attend des explications sur ce départ précipité et inexpliqué mais il sait qu’elle ne lâchera rien. Alors, il dit : « Bien! Alors au travail ».

Les victimes d’Esther remontent à 1920. Ernesto Lamentin et sa femme Sara. Les deux ont été battus à mort. Désiré Orsini est égorgé dans son salon. Dans les trois cas, il existe un suspect. Armand Laforest. Seul point commun : cette petite phrase sibylline écrite sur un bout de papier, « Je vous pardonne ». La directrice de l’école, Violette Champois, bien malgré elle, va éclairer l’affaire. Ce Paul Beaucoeur, elle ne se cache pas trop, elle ne l’aimait pas beaucoup. Il faisait pleurer les enfants, enfin ceux qu’ils considéraient avoir une tare : comme d’être gaucher. Ce mot justement, qui l’a écrit, un droitier ou un gaucher ? Tout est dans l’atmosphère chez Audrey Brière. On a presque du mal à situer l’époque, l’action pourrait être hors du temps. La romancière a gardé ses deux personnages fétiches qui se retrouvent après une longue séparation. On les aime toujours bien. On a envie qu’il se passe quelque chose. Justement : « Et comme ils étaient venus, ils s’en furent. Cette fois, ils étaient ensembles ». On n’a rien contre les happy ends.

« Mauvais Cœur » de Audrey Brière, Éditions du Seuil/Cadre Noir, 384 pages, 21 euros.

 

 

« Le Jeu de la Rumeur » de Thomas Mullen : l’autre visage de l’Amérique

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La division ne date pas d’hier au pays de l’Oncle Sam. Le dernier roman de Thomas Mullen nous le rappelle avec beaucoup d’acuité. « Le Jeu de la Rumeur » est la nouvelle saga de l’auteur américain dans la même veine que la précédente trilogie d’Atlanta. Mais cette fois, il a porté toute son attention sur la ville de Boston où certains quartiers étaient de vrais  bastions catholiques et nazis durant la Seconde Guerre Mondiale.

Tout part d’un cadavre qui ne relève même pas des attributions ordinaires du FBI. Parce que ce que le Bureau de Edgar Hoover traque dans toute l’Amérique, ce sont les nazis et autres affiliés du même acabit. Le macchabée à l’heure où il est retrouvé, demeure une énigme : nazi ou tué par un nazi ? Le tandem des G-Men (surnom) qui fouille la victime sort du casting ordinaire des hommes du Bureau. Si Lou Loomis est un  WASP (White Anglo-Saxon Protestant) bon teint, Devon Patrick Mulvey est le deuxième catholique irlandais à avoir travaillé à l’antenne de Boston. « Le patron du FBI préférait les hommes issus d’une famille ayant un certain passé, et les papistes avaient longtemps été considérés comme aussi suspects que les juifs ou les anarchistes. Si Devon était né dix ans plus tôt, il n’aurait jamais été embauché ». Bienvenue en Amérique de 1943.

La jeune journaliste Anne Lemire tient une rubrique dans le journal Le Star qui s’intitule « La Clinique des Rumeurs » et dont l’objectif principal est de battre en brèche toutes les rumeurs ou autres ragots, pouvant circuler à Boston. Elle habite aussi dans le quartier Ashmont, majoritairement peuplé de familles juives venues d’Europe de l’Est. Les catholiques et les juifs ne se mélangent pas. Pourtant, elle et Devon vont bel et bien se croiser et vivre une histoire d’amour compliquée. 

Le cadavre a désormais un nom. Il s’appelle Abraham Wolff et il travaillait pour l’usine de Northeast Munitions qui participe à l’effort de guerre vital de l’Amérique dans sa lutte contre le nazisme, en Europe. Son meurtre est-il lié à un complot d’un communiste, japonais ou allemand dissident, contre le pays ? Devon devrait lâcher l’affaire mais il sent qu’il y a quelque chose derrière tout ça. Anne va finir de le convaincre.

Le roman de Thomas Mullen jette une lumière crue sur le peu de cas que font les hommes de presse face à la gent féminine. Anne se débat autant face aux préjugés de son rédacteur en chef que contre l’antisémitisme de l’époque. Ce que décrit l’auteur est édifiant. Des pamphlets anti-juifs qui dépassent des boîtes aux lettres de quartiers entiers, des fenêtres brisées à une synagogue ou encore chez un boucher casher ou la devanture d’une librairie. Des ratonnades fréquentes et des habitants de confession juive terrorisés. Qui se souvient encore de cette Amérique où les piscines étaient interdites aux noirs, aux juifs et aux chiens. 

Devon vient d’une famille catholique. Il n’a pas forcément le bon pédigrée aux yeux des WASP, mais cela reste toujours mieux que d’être juif. En tout cas, son père, qui fut un banquier avec pignon sur rue, ne les porte guère dans son cœur. Il fricote sévèrement avec une mouvance nazie qui intéresse autant son fils Devon que la journaliste Anne. Devon va devoir faire face à l’épineuse question de la loyauté : celle à sa famille ou à son pays. Portée par une histoire romantique qui tourne court face aux réalités politiques, « Le Jeu de la Rumeur » fait écho à ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis, à cette dangereuse division qui recommence à miner le pays.

« Le Jeu de la Rumeur » de Thomas Mullen traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Bondil, Éditions Rivages/Noir, 512 pages, 24 euros.

 

 

 

« Halcyon » d’Elliot Ackerman : tout est dans l’interprétation de l’Histoire

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Le présent. Incarné par l’historien Martin Neumann. Le passé. Porté par le sujet sur lequel Martin Neumann travaille depuis des années. Le futur, enfin. Qui survient par l’annonce d’une découverte extraordinaire, le moyen de conjurer la mort. Le présent, le passé et le futur. La nouvelle Sainte Trinité dans la peau de l’avocat et héros de guerre, Robert Ableson. 2034 nous projetait dans un futur en guerre. Elliot Ackerman qui décidément a un faible pour la SF, nous ramène cette fois en arrière, en 2004, avec un président Al Gore qui entame son second mandat, après avoir largement battu George Bush. Exactement le contraire de ce qui se produisit en réalité. Al Gore, ce fervent partisan d’un monde scientifique toujours à la pointe, a depuis fait pleuvoir une manne de dollars sur les centres de recherches. Résultat, mourir n’a plus rien d’irréversible. On est tous des Jésus Christ en puissance à l’aube de notre propre résurrection.

On va passer très vite sur la conclusion de cette expérience : ressusciter n’est pas une bonne idée. Imaginez, vous refaites votre vie, vos plans, vous allez même jusqu’à retomber amoureux et paf, l’autre revient d’entre les morts. Dire que cela va tout compliquer, est un euphémisme. Dans le roman de l’auteur américain, le revenant s’appelle Robert Ableson, héros de guerre devenu avocat, sorte de Gatsby de type senior passé entre les mailles du filet du mouvement MeToo mais désormais rattrapé par le gong du féminisme. Martin, l’historien de la Guerre civile américaine, loue un cottage à la famille Ableson, dans l’espoir de mener à terme son projet d’écriture qui le taraude depuis longtemps. Régulièrement, il reçoit la visite de ce Robert et apprend ainsi que cet homme est revenu d’entre les morts. Une première piste de réflexion.

Ableson incarne l’autre thématique du récit. Nous sommes à Richmond. Nous sommes dans le Sud de toutes les discordes. Le monument du général Robert E. Lee est dans le viseur des redresseurs de tort. Ils veulent le faire disparaître. Si Martin Neumann travaille sur un autre historien, Shelby Foot, chantre du compromis et marqueur essentiel de la démocratie américaine, Ableson est le représentant de l’ancien monde, celui qui estime que l’effacement d’une partie de l’Histoire de la nation n’est pas souhaitable. L’intérêt du neuvième roman d’Elliott Ackerman réside là, sur cette ligne de faille qui fracture la société outre-Atlantique. Depuis la sortie du livre, Donald Trump a été élu pour la seconde fois à la tête du pays. L’Amérique est plus que jamais divisée. Se servir du passé pour expurger le présent et pouvoir ainsi envisager un futur meilleur.

« Halcyon » d’Elliot Ackerman, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Janique Jouin-de Laurens, Éditions Gallmeister, 304 pages  23.90 euros. 

 

« Les Bouchères » de Sophie Demange : pièces de premier choix

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« Les Bouchères », de véritables bandidas au cœur de la campagne française. Résolument féministes hardcore, ces dames manient le couteau de boucher comme d’autres émincent les légumes avec la même méticulosité. Sous des dehors festifs, Sophie Demange nous raconte une histoire de grandes filles qui ont un truc à dire à ces messieurs. « Arrêtez de nous les casser, sinon gare à vous ».

Anne a 22 ans quand elle reprend la boucherie du papa, mystérieusement disparu. Pendant son CAP, elle avait fait connaissance de Stacey et ses faux ongles. Une amitié était née. Elle s’en est souvenue et a repris contact avec la jeune femme. Son plan ? Monter une boucherie mais avec un concept genré, un truc de meufs de A à Z. Les gens du quartier hallucinent. Le jour de l’inauguration, ils découvrent un magasin qui ressemble davantage à une galerie d’art. Les bouchères, elles-mêmes, s’affichent « toutes mignonnes derrière leur billot central type industriel, en tablier de cuir marron et chemisier vichy rose ». Boudin, saucisson ou jambon revus et corrigés par les deux intrépides.

L’aventure fonctionne un moment. Elles en profitent pour embaucher une troisième pétrolette qui détonne tout autant dans le paysage local : Michèle a la peau noire. De quoi en déstabiliser plus d’un. Mais sous ces dehors charmants, ces demoiselles trimballent quelques bagages. La relation d’Anne avec son père paraît bien compliquée. Stacey est cabossée, famille d’accueil, et petit copain abusif. Michèle, elle, cache aussi quelque chose. La cocotte-minute s’emballe.

Parce que bientôt, ce ne sont plus des morceaux de barbaque à déguster que l’on découpe, mais des hommes en chair et en os. Finie la dictature masculine, les filles ont décidé de prendre leur destin en main. Des messieurs disparaissent, les voisins s’interrogent puis s’inquiètent. Les jeux sont faits, rien ne va plus. Le roman de Sophie Demange affiche un petit côté pulp façon rumsteck. Saignant comme il faut. Idéal pour les amateurs de viande rouge.

« Les Bouchères » de Sophie Demange, Éditions l’Iconoclaste, 320 pages, 20.90 euros.

 

« Seul l’Horizon » de Matt Riordan : mortelle partie de pêche en Alaska

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« Toi tu es retors. Tu ne vois peut-être pas très loin, mais il y a un truc qui te donne l’avantage sur les autres. Tout le monde te prend pour quelqu’un que tu n’es pas. Quoi que tu racontes, les gens te croient sans hésiter ». Un jugement sans appel qui ne suscite aucun commentaire chez Adam. Et qui se dit même après quelques instants de réflexion, que l’autre n’a pas forcément tort.

« Seul l’horizon » de Matt Riordan est un premier roman qui dépote sévère. L’auteur s’est inspiré de sa propre histoire – il a embarqué sur des bateaux de pêche commerciale en Alaska avant d’atterrir en fac de droit – pour ficeler un récit aussi noir que les profondeurs de l’océan. On suit Adam, jeune con sublime qui a un gros et urgent besoin d’argent afin de payer ses frais de scolarité, et dont la conscience est aussi gélatineuse qu’un banc de méduses.

On est dans le transfuge des classes à l’américaine. Adam, c’est le petit gars joueur de crosse suffisamment doué pour avoir décroché une bourse à l’université de Denby sur la Côte est américaine et qui a tout foutu en l’air en vendant de la dope sur le campus, au lieu de travailler à la cafétéria ou faire la plonge. Et par la suite, elle l’a dénoncé. S’il a évité la tôle en plaidant coupable de détention de stupéfiants, il a perdu sa bourse. Il a donc trois mois pour réunir vingt-six mille dollars. Aller choper du hareng sur un bateau de pêche dans la mer de Béring est le seul moyen qu’il a trouvé pour gagner ce pognon en un laps de temps aussi court. Il n’y a aucun pathos chez le gamin qui sait qu’il a déconné et qui accepte la sentence.

Alors le voilà sur ce rafiot avec deux bougres rugueux mais pas méchants, Nash et Cole. S’ils n’ont pas l’intention de lui faire de cadeau, ils n’ont pas non plus pour but dans la vie de l’entuber jusqu’à la moelle. Ce qui n’est pas le cas de Kaid, le patron d’une flottille en mauvais état. Le monde de la pêche n’est pas fait pour les âmes sensibles. L’initiation d’Adam est musclée. Et il n’est qu’au début de son aventure tragique.

Parce que le big boss est redoutable. Personne ne l’aime. Tout le monde le craint. Ils ont raison, Kaid est sans scrupules. Une grève se prépare dans le secteur. Il s’en fout. Au contraire, pendant que les autres resteront à quai, lui entend bien se gaver au maximum. Quitte à dépasser cette fameuse ligne Nord, au-delà de laquelle tu tombes dans le braconnage. C’est le spot de toutes les tentations. Celui où les poissons arrivent par paquet. « On ne va pas là-bas pour se faire des copains », dit Cole à Adam. Ce sera saumon et hareng en pagaille, rien que pour eux. L’argent est l’étoile Polaire d’Adam et de Kaid. Le duel est inévitable. Kaid pense tenir la main. Il avait portant bien cerné le gamin. « Seul l’Horizon » est un roman initiatique ultra tendu où les filets ressemblent à des fils barbelés contre lesquels les poissons s’explosent. Comme les pêcheurs. Parfois.

« Seul l’Horizon » de Matt Riordan, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Guillaume, Éditions Paulsen, 336 pages, 22 euros. 

 

« On a tiré sur Aragon » de François Weerts : Qui veut la peau de notre grand poète ?

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Il s’en passe des choses chez le voisin belge. Nous sommes en 1965. La scène politique est en ébullition. Un homme se tient sur les hauteurs de la Butte du Lion de Waterloo. Il sent le vent sur ses joues. Il y a bien longtemps, il s’était battu dans le coin, avait poussé jusqu’à Gembloux, dans la direction de Namur, avant de rebrousser chemin vers la mer du Nord et de Dunkerque. Il avait écrit sur cet épisode calamiteux. Il a décidé de reprendre son texte. Il descend de la butte et perçoit un autre souffle sur son visage. Il sait. On vient de lui tirer dessus, lui, Louis Aragon.

De là, le romancier François Weerts nous embarque dans une sacrée aventure. Pourquoi diable a-t-on tiré sur l’écrivain français ? Viktor Rousseau, personnage au profil traversé de contradictions, adorateur de la Série noire, est chargé par l’homme à tout faire du parti communiste belge, Smalle Piet, de trouver la réponse à cet acte, de prime abord, incompréhensible, voire insensé. Le journaliste belge est un érudit, on peut compter sur lui pour nous aider à y voir clair. D’autant qu’un drôle de tract circule sous le manteau. « Staline et son NKVD ont assassiné Paul Nizan ! Aragon est leur complice ! Feu sur le cuistre poète coco ! Une balle pour l’historien bolcho ! » Cela vaut bien un verre de vodka bien frappée. Même si Viktor est déçu parce qu’elle n’est pas soviétique mais finlandaise. Où va se nicher le militantisme !

Néanmoins, Viktor est un drôle de militant. Forcé de rendre sa carte du Parti, il est devenu « une sorte d’arrangeur de l’ombre, le type à qui l’on confiait les dossiers délicats dont l’organisation devait tout ignorer ». Un type qui ne croyait plus, selon ses propres dires, « à la Sainte Trinité, Marx, Engels et Lénine ». Mais émargeait quand même pour ses représentants encore actifs. Un autre commanditaire, lui aussi amateur inconditionnel de la Série noire, va faire appel à Viktor. Jean d’Arteveld, le secrétaire perpétuel de l’Académie des lettres belges. Ce qui l’intéresse, c’est le poète français, Paul Nizan, mort dans le nord de la France en 1940, et qui aurait écrit un manuscrit égaré. Fumisterie, pense tout de suite Viktor. Pas si sûr répond d’Arteval. Il a reçu une lettre d’un certain Pierre Quincampoix qui affirme détenir le précieux manuscrit et surtout la preuve que « Nizan a été abattu par un commando du NKVD, le KGB de l’époque ». Et, cerise sur le gâteau, que Aragon a couvert l’assassinat. Ce Quincampoix s’apprête d’ailleurs à publier un livre sur le sujet. Hautement inflammable cette histoire dans le milieu de la littérature franco-belge. Il demande à Rousseau de mettre la main sur cet énergumène. Deux boulots en un pour Viktor.

L’affaire est ténébreuse. Le Viktor à plusieurs facettes nage en eaux troubles. Il se détend aussi souvent avec sa maîtresse Marie-Claire, une bourgeoise déjantée. Il y a aussi le Hérisson, un agent de la Sûreté de l’État qui ne le lâche pas d’une semelle. Pas plus que Roland Lemasson, inspecteur de police, qui apprend donc que Viktor fut un agent de liaison pendant la guerre. En quelque sorte. Le roman de François Weerts est savoureux. Sur fond de littérature, on navigue dans les méandres du bolchévisme et du léninisme. Aragon, Nizan, un duel à mort. La littérature sauve – t- elle l’âme des grands hommes ? Pas sûr, à en croire François Weerts.

« On a tiré sur Aragon » de François Weerts,  Éditions du Rouergue, 448 pages, 23 euros.

 

« Étincelles rebelles » de Macodou Attolodé : au cœur de la Casamance

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“Étincelles Rebelles” est un premier roman dont l’action se situe au Sénégal, le pays d’origine de l’auteur. Macodou Attolodé est arrivé en France après son bac. Un pied dedans, un pied dehors comme on dit souvent. Un avantage certain lorsque l’objectif est de raconter l’histoire d’un conflit que peu de gens connaissent : celui du gouvernement sénégalais et des indépendantistes de la Casamance.

Tout commence par un succès. Le commissaire Gabriel Latyr Faye, membre de la Division des enquêtes criminelles (DEC), la crème de la police nationale, regarde avec gourmandise son prisonnier Ibrahim Diallo, surnommé l’italien, qui est enfin sous les verrous après deux longues années d’infiltration du jeune Latyr. Ce dernier n’a guère le temps de se réjouir. Non seulement son trophée est libéré, mais lui est envoyé au fin fond de la Casamance en guise de récompense. En étant au passage rétrogradé. De quoi déprimer sévère.

Mais pas Latyr. Il garde un petit côté bon élève qui le pousse à tirer parti de n’importe quelle épreuve. Le voilà donc dans une région de son propre pays qu’il ne connaît quasiment pas. Trente années de conflit entre les forces armées de Dakar et les rebelles, défenseurs d’une Casamance libre, ont ravagé le territoire. La paix y est récente et fragile. De drôles de contrats tacites ont été passés entre les rebelles, et ce que l’on appelle chasseurs. Ces derniers, avec à leur tête, Elinkine et ses frères, ont passé un pacte avec le diable, en acceptant de prendre en charge la livraison de tous les produits de contrebande, qui arrivent en général par la mer. Le moyen, selon eux, de garantir la sécurité de Niafrang, le village des chasseurs. “Une zone bordée à l’ouest par la mer et au nord par la Gambie et était devenue depuis quelques temps le théâtre de différents trafics qui constituaient une source importante de revenus pour la rébellion”. Mais cet équilibre précaire et peu orthodoxe est en train de basculer parce que l’enjeu de bien des convoitises, allant au-delà des limites territoriales nationales. Les narcotrafiquants d’Amérique latine toujours en quête de plus de profits ont besoin de l’Europe pour leurs nouveaux débouchés. Passer par cette partie de l’Afrique de l’Ouest leur semble vital.

Dans ses rêves les plus fous, Latyr n’aurait jamais imaginé que son histoire de trafiquant libéré allait le rattraper. Avec l’aide d’une journaliste pugnace et de ses nouveaux amis, les chasseurs hors la loi, il va se battre contre la corruption endémique de son pays. Et réussir par là même à regagner honneur et fierté. Raconté parfois de façon naïve, le roman de Macodou Attolodé est une jolie introduction pour les néophytes à ce qui se passe dans cette partie du monde où les prédateurs de tout poil et en embuscade attendent de faire main-basse sur toutes les richesses locales.

« Étincelles Rebelles », de Macodou Attolodé, Éditions Gallimard, Série Noire, 369 pages, 19 euros.

 

« L’Ombre portée » de Hugues Pagan : noire mélodie

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Inspiré. Il n’y a pas d’autre mot pour décrire le dernier roman de Hugues Pagan. Ombre indissociable de son personnage Claude Schneider, le romancier porte en lui les tourments d’un homme qui traverse la vie au pas, prudent et vigilant, intense et frappé de fulgurances lumineuses. Hugues Pagan est un grand écrivain du Noir français.

Il y a bien sûr un cadavre. En réalité trois corps carbonisés pour deux départs de feux distincts, dans un ancien atelier d’ébénisterie, rue de la Chouette. Une femme, deux hommes. Très vite, Schneider accueille dans les locaux de la police, Gabriel Fonseca qui avoue avoir été payé cinq cents francs pour mettre le rif. Problème. Son beau-frère complice est mort dans le sinistre à cause d’un retour de flamme et les billets proviennent d’un hold-up. Le commissaire principal et chef de la Sûreté, Manière, interroge Schneider : « Affaire bordée ? » Ce à quoi le flic répond. « Dans les grandes largeurs ».

Il ne croit pas si bien dire, Claude Schneider. Quel rapport entre cette affaire et celle du professeur Mathieu Chrétien qui veut absolument rencontrer le policier pour lui parler du Diable dont il connaît le nom mais qu’il se refuse à dévoiler parce que mort de peur. Et puis encore une autre enquête. Un banal accident de la circulation où trois personnes sont mortes. Pas de quoi intéresser la Criminelle. Si ce n’est que René Vauthier, ancien flic, et désormais enquêteur pour une agence d’assurances suisse, vient voir Schneider. Dans son business, on n’aime pas les coïncidences. Et là, il y a quatre disparus, quatre personnes assurées, et un seul bénéficiaire. On parle de secte et de Grand Gourou qui s’est évanoui dans la nature. Schneider dit juste à Vauthier qu’il ne peut rien pour lui.

Il a tort. Il lui faudra croiser la route de Pierre Mortaigues pour relier les fils un à un. Un professeur de philosophie de l’université libre de Louvain et qui se fait appeler Pierre de Montaigu, patronyme du quinzième Grand Maître du Temple. À ses côtés, la grande prêtresse, Maria Dolores Ribeira de Santa Marta. Ils ont des adeptes, bien évidemment. Dans la langue poétique et musicale qui le caractérise, Hugues Pagan, accompagné de ses habituels acolytes, Charles Catala, Courapied ou encore le légiste Leon Andrés, surnommé Trotski, nous prend par la main une nouvelle fois et nous plonge dans la vie de ce groupe de policiers dirigé par un homme taiseux, ténébreux et torturé. Au fond, Schneider est un solitaire, forcé de faire équipe pour rendre la justice. Une justice qu’il a foulée au pied pendant la guerre d’Algérie et qu’il ne cesse depuis d’expier. Faire le Bien pour conjurer le Mal. L’intrigue est un poil complexe. On sent que l’intérêt du romancier est ailleurs. Ce sont les personnages qu’il observe avec minutie. Un comble pour ce double inventé et qui lui ne goûte guère son prochain. D’ailleurs, il ne rate rien de leurs travers. Parfois, il croise la beauté. Le plus souvent de loin. S’en approcher serait se brûler ou se perdre. En 2022, Hugues Pagan écrivait « Le Carré des Indigents », un prélude à la nouvelle vie de son héros, muté dans une ville anonyme de l’est de la France. Trois ans plus tard, Claude Schneider n’a pas bougé. Et « L’Ombre portée » de Hugues Pagan se révèle une suite aussi envoûtante que les premières notes d’un morceau de jazz.

« L’Ombre portée » de Hugues Pagan, Éditions Rivages/Noir, 452 pages, pages, 22 euros.   

 

« Le Prix de la Victoire » de Karl Malantes : la mort ou la vie au bout des skis

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Karl Marlantes est un ancien lieutenant des Marines. Il a rejoint la longue liste des soldats qui, une fois rentrés définitivement de mission, ont décidé de prendre la plume. Au fil du temps, il s’est débarrassé de ses habits de guerrier et s’est émancipé du fardeau de la poudre. Il est passé du splendide « Retour à Matterhorn » au non moins incroyable « Faire bientôt éclater la Terre ». Mais se libère-t-on jamais de ces images, de ces flashs, de ces décisions prises en une seconde qui ont pu entraîner la mort de femmes, d’hommes ou d’enfants pris dans la violence de conflits qui souvent les dépassent. Peut-on y résister ? Non. Karl Marlantes a repris ce qu’il connaît si bien. Mais cette fois, ce n’est pas le bourbier du Vietnam avec ses rizières humides et tropicales. Cette fois, ce sont les contrées glaciales d’une terre blanche et gelée de Finlande où les superpuissances, Russie et États-Unis, à peine sorties du conflit de 39/40, s’affrontent déjà sourdement, préfigurant ainsi les tensions de la Guerre froide. La Finlande, ce petit pays qui en 1939 a tenu bon, face à l’ogre soviétique. « Le Prix de la Victoire » est à la fois d’un romantisme échevelé et un roman sur la loyauté. Doit-on être fidèle à ses amis ou à sa nation ?

Ce sont deux femmes. L’une, Louise Koski, est une caricature de l’Amérique profonde, en l’occurrence d’Oklahoma, mariée à un attaché militaire, autant dire un espion, envoyé en poste  à l’ambassade américaine d’Helsinki. Arnie Koski a été décoré de la Purple Heart, il est promis à bel avenir. Mais encore faut-il que son épouse ne vienne pas tout gâcher. Ce qui n’est pas gagné puisque d’emblée, alors que le couple cherche désespérément un logement, c’est avec une maladresse confondante qu’elle accepte un appartement en réalité truffés de micros, et confond la nounou de son amie russe avec une garde-chiourme. L’autre femme s’appelle Natalya Bobrova, elle est l’épouse de Mikhail Bobrov, véritable héros de l’Union soviétique. Elle, est tout, sauf naïve. Elle a juste été biberonnée à l’anticapitalisme et antiaméricanisme prônés avec virulence par les dirigeants du Kremlin. Il se trouve que les deux conjoints âgés de trente ans se connaissent. Ils se sont rencontrés à la libération de l’Europe, en Autriche, lorsque des sentiments amicaux avaient encore leur place chez les soldats de l’Ouest et ceux de l’Est. Leur ennemi commun était Adolf Hitler, désormais la donne a changé, chacun est revenu derrière sa ligne. Ils sont redevenus ennemis. La nostalgie de cette amitié passée va bousculer ces nouvelles règles édictées par une soif impérialiste insatiable. Les deux hommes qui se retrouvent lors d’un pince fesse et beaucoup de vodka, se souviennent de leurs talents de skieur et de leur sens de la compétition. Pourquoi ne pas se lancer dans une course de fond dans le Grand Nord, sur cinq cents kilomètres et une période de dix jours. Un challenge de potaches surdoués qu’il faut impérativement dissimuler aux supérieurs respectifs des deux sportifs.

Comme si rien n’échappait à l’œil de Moscou et à son service d’espionnage. D’autant que l’information lui est servie sur un plateau par la très spontanée Louise qui, lassée de ne rien faire et débordant d’empathie pour l’espèce humaine, décide de récolter des fonds pour un orphelinat d’Helsinki. Emballée par cette toute nouvelle amitié avec la très belle Natalya, elle lui propose ce projet fou : lever des fonds pour aider l’orphelinat. Mais Louise n’est pas russe, elle ne se méfie de rien. L’Américaine, bercée à la liberté d’expression, pense tout naturellement à rendre public cet appel aux dons. L’affaire prend alors une autre dimension. La crise diplomatique est imminente. Natalya lui rappelle avec dureté que la course ne devait en aucun cas être divulguée, les conséquences étant potentiellement terribles pour le couple. L’auteur en profite largement pour comparer les deux systèmes. D’un côté, la chape de plomb soviétique, de l’autre, la légèreté supposée des Américains. Le bras de fer n’a plus rien de sportif. Si d’aventure Mikhail devait perdre, Staline serait mondialement humilié. Ce qui évidemment n’est pas envisageable. Comment réparer cette énorme bévue ?

Louise en bonne yankee qui avance dans la vie avec ce mantra, « quand on veut, on peut », tape à toutes les portes sans grand succès. En dernier ressort, elle estime que Arnie, fondamentalement un bon gars, acceptera de perdre pour sauver son ami et sa femme, s’il est prévenu à temps. Elle pousse alors une dizaine de Finlandais aguerris au froid et à la neige à aller retrouver les deux skieurs. Mais la politique se moque des sentiments. La raison d’État l’emporte toujours. Surtout lorsqu’il s’agit de Staline et que le redoutable Lavrenti Beria, chef du NKVD (police politique) est dans la boucle. Louise n’a pas non plus mesuré que les Finlandais haïssent les Russes qu’ils ont combattus des années auparavant. D’ailleurs, le messager ne laissera pas passer l’occasion et se vengera. Si Karl Malantes est sans pitié avec l’Union Soviétique, le portrait qu’il brosse de cette Louise n’est guère flatteur. Souvent agaçante de naïveté – elle le reconnaît d’ailleurs elle-même en fustigeant cette Amérique rurale où l’on ne vous apprend rien du monde extérieur – Louise Koski a du mal à concevoir cet univers de faux-semblants et de dangers dans lequel elle évolue par la force du statut de son époux. À l’aube de la Guerre froide, ce roman sur l’amitié et la loyauté, celle deux femmes et deux hommes, nous parle aussi de résistance. L’auteur qui a des racines finlandaises nous rappelle que ce petit territoire glacé a su faire plier Staline, comme l’Ukraine avec Poutine. À garder précieusement en mémoire.

« Le Prix de la victoire » de Karl Malantes, traduit de l’anglais (États-Unis) par Suzy Borello, Éditions Calmann-Lévy, 486 pages, 23.90 euros. 

 

 

« Beyrouth Forever » de David Hury : plus que jamais d’actualité

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Tout de suite, là comme ça, dès les premières pages du roman, on ne peut pas dire qu’il soit très sympathique l’inspecteur Marwan Khalil. Le policier attend sa retraite avec impatience et on se dit qu’il est temps en effet qu’il raccroche les gants tellement le monde qui l’entoure l’insupporte. Évidemment, on a tort.

« Beyrouth forever » est le quatrième roman d’un fin connaisseur du pays, le journaliste et photo-reporter David Hury. Écrit avant les bombardements israéliens sur le Liban, eux-mêmes consécutifs de l’attaque du Hamas contre l’État hébreu, le 7 octobre dernier, la portée de ce roman policier prend une allure plus tragique que distrayante. Et le personnage de ce flic bourru, revenu de tout et sectaire, suscite un intérêt décuplé. Comment ce pays en est-il arrivé là !

Mais revenons à l’intrigue policière. Une universitaire de renom, une vieille dame têtue comme une mule, est retrouvée morte chez elle, au quatrième étage d’un immeuble que l’auteur qualifie de façon quelque peu surannée, de « bath ». L’inspecteur Marwan Khalil est flanqué d’une jeune équipière de 24 ans, dont il se passerait bien Ibtissam Abou Zeid, chiite voilée et French manucure irréprochable. Parce que quitte à travailler avec un musulman, selon Marwan, autant que ce soit un homme. « il y aurait toujours un moyen de discuter autour d’un verre et de se serrer la main à la fin ». Pas politically correct l’inspecteur, c’est peu dire. Pour la hiérarchie, l’affaire n’a aucun intérêt et veut qu’elle soit classée le plus vite possible. Marwan ne l’entend pas de cette oreille. Parce que rien ne colle sur cette scène de crime. Ou plutôt tout, justement. Pour lui, ce n’est pas un suicide mais bel et bien un meurtre. Il le sent.

La victime s’appelait Aimée Jean Asmar. Chrétienne née le 15 octobre 1946, à Ras Beyrouth, à l’ouest de la capitale, dans un quartier musulman, cela se remarque. La géographie des lieux est d’une importance primordiale dans ce pays ravagé par des années de guerre, et qui subit encore une fois les coups de boutoir de ses voisins. La confession est aussi déterminante. Une chrétienne née chez les musulmans. Une historienne à la retraite de 77 ans qui travaillait sur un ambitieux manuel scolaire, l’Histoire unifiée du Liban. Dans le contexte local, une très bonne raison de mourir.

On suit ainsi les tâtonnement de l’enquête avec cet inspecteur cash du collier. Le gardien de l’immeuble où e eu lieu le drame (à ce stade) est syrien. Ah oui, ces fichus Syriens. « Cela fait douze ans que la guerre a commencé chez le voisin syrien, douze ans que les réfugiés pullulent sous des tentes dans la plaine de la Békaa… Il est temps que cela cesse, le pays ne peut accueillir toute la misère du monde. Même s’il le fait depuis le péché originel de 1948. C’est le prix à payer pour avoir perdu la première guerre contre Israël. La seule qu’il n’aurait jamais fallu perdre ». Jamil Chakar, le chef de Marwan, avec qui il entretient une relation pour le moins compliquée, aime bien le profil du Syrien. Parfait candidat à la culpabilité inattaquable. Mais Marwan s’obstine.

Et il trouve dans cette quête de la vérité, une alliée inattendue, la jeune Chiite bien décidée à honorer ce métier qui l’a toujours fait rêver. En réalité, au-delà de l’intrigue qui sert à expliquer le bordel historique du pays, Ibtissam est presque la clé de l’ouvrage. Surtout en ce moment, avec la perception erronée que peuvent avoir les Occidentaux envers cette branche de l’islam. Même Marwan est gavé de clichés. « Faut pas croire que tout le monde est pro Hezbollah, lui explique la jeune femme. Dans ma famille, comme tant d’autres, il y a deux camps. Du côté de ma mère, on m’a raconté que mon oncle Hussein a été assassiné par le Hezbollah en 1987. Il était communiste. Cette histoire a toujours divisé la famille ». Marwan se dit qu’il a peut-être jugé un peu trop vite son adjointe voilée.

Les rapports avec sa hiérarchie se dégradent à la vitesse grand V. L’amitié torturée qui le lie à son chef sert à expliquer le Liban d’avant et de maintenant. En d’autres termes, elle ne peut que mal finir. Parce qu’au Liban, rien ne peut se lire autrement que par son appartenance confessionnelle ou par les alliances que l’on choisit d’avoir tout au long de sa vie. Mona, une potentielle suspecte, n’échappe pas à cette équation maudite. Le roman a été écrit avant la chute de Bachar al-Assad. Marwan haïssait le gouvernement syrien. On imagine qu’aujourd’hui il se frotte les mains. Les deux ennemis du Liban, le Hezbollah et la dynastie Assad ont été décapités. Reste les autres.

« Beyrouth Forever », de David Hury, Éditions Liana Levi, 295 pages, euros.

 

« Shell Shock » de Michaëla Watteau : les gueules cassées, l’obusite et la Grande Muette

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Ne vous fiez pas à la couverture. Deux visages en noir et blanc et encadrement doré style Art déco, marqueur des Années folles. Ce qui est vrai. Mais réducteur. Parce que le roman de Michaëla Watteaux, « Shell Shock », vaut largement plus que cette légèreté visuelle, et cette analyse rapide et sommaire. Sur fond de lutte des classes et d’une intrigue classique de tueurs en série, la romancière dévoile la double peine des rescapés de 14-18. De ceux qui ont survécu la gueule cassée ou le corps plié en deux, incapables de se relever et pourtant sans lésion apparente. Mais à la merci d’une justice militaire sans pitié. 

Ces soldats revenus morts-vivants des tranchées de la Grande Guerre. Vivants parce que debout, morts parce que obligés de dissimuler leurs visages détruits par des bombes, et qui aujourd’hui suscitent peur et répulsion chez tous ceux qui les approchent. Lorsque le roman débute, on fait la connaissance de la journaliste, Jeanne Duluc, de l’inspecteur de la Brigade criminelle Paul Varenne, de la psychanalyste Mathilde, et des femmes du Central téléphonique Gutenberg. Comme Tatiana Darmon, grande gueule, fâchée avec le syndicaliste de la CGT PTT, mais qui n’a pas son pareil pour amadouer les messieurs ronchons qui râlent contre les grésillements d’une mauvaise connexion. Leurs abonnés sont souvent célèbres, Colette ou Jean Cocteau notamment.

Mais Tatiana est tuée, retrouvée avec un masque sur le visage. Un masque qui ressemble fort à celui que porte le gardien du Central Gutenberg et gueule cassée, Étienne Mangin. C’est Jeanne qui en informe l’inspecteur Varenne. Pour les besoins de son enquête, elle s’était fait embaucher au Central, elle en connaît donc un peu le fonctionnement. Très vite, la presse embraye et titre ,« Le nouveau crime du tueur des Halles ». Jeanne a justement pour amie de cœur cette Mathilde. Qui elle-même a pour oncle le très puissant et brillant neurologue Gustave Soyrus qui a œuvré pendant la guerre, en tant que médecin militaire et a même obtenu la croix de guerre. La psychanalyste a pour patient/patiente, Antoinette, une créature divine, capricieuse et torturée et chanteuse. L’inspecteur Varenne qui trimballe de très mauvaises habitudes, coke et héroïne, n’est pas insensible à ses charmes ambigus. Lui qui ne vit pourtant que dans le souvenir de sa Marguerite. Comment ces personnages sont-ils liés ? La romancière est habile. Tout se met magnifiquement en place. Comme une évidence.

Mais là encore, ce ne sont qu’apparences. Sous couvert d’un bon petit roman policier, Michaëla Watteaux qui situe son action dans un Paris en ébullition artistique nous éclaire sur le sort de ces hommes broyés par une guerre dévastatrice et qui pour certains ont eu le malheur de passer entre les mains de docteurs, genre Mengele à la Française. Des sorciers à qui la Grande Muette a donné le pouvoir sans limite de soigner par électrochoc. Un corps médical médusé par ces soldats ramassés sous des piles de cadavres dans les tranchées, sourds, muets et souvent en position fœtale, tous frappés d’obusite. Non contents de les faire légalement torturer, les huiles militaires, convaincus que ces « déchets » étaient au bout du bout un déshonneur pour la France, ont même parfois préféré les passer par les armes. Si nécessaire. « Shell Shock », c’est un peu comme du Canada Dry. Le goût et l’allure d’un roman policier. Mais pas que. En ces temps de sérieux bruits de bottes, la romancière née en Suède et qui signe son premier roman historique, nous rappelle que la folie n’est pas l’apanage des criminels, et que parfois, ces derniers se cachent derrière un savoir et une blouse blanche. Comme d’autres derrière une grande table ovale. À consommer sans modération. 

« Shell Shock, Meutres au Central Gutenberg » de Michaëla Watteaux, Éditions BlackLAB, 352 pages, 21,90 euros.